VI
Trois silhouettes lasses, courbées sur leurs montures, atteignirent l’Abîme de Nihrain, bien des jours plus tard.
Elles descendirent le sentier sinueux s’enfonçant vers les sombres profondeurs de la ville souterraine, où les accueillit Sepiriz, souriant mais grave.
— Ainsi, Elric, vous avez réussi.
Elric mit d’abord pied à terre, puis aida Zarozinia, avant de se tourner vers lui.
— Cette aventure ne me satisfait pas pleinement, dit-il sans sourire, bien que j’aie réussi à sauver ma femme. J’aimerais vous parler en privé, Sepiriz.
Le noir Nihrain inclina gravement la tête.
— Dès que nous aurons mangé, dit-il. Venez.
Assis devant un feu ronflant, Elric et Sepiriz étaient plongés dans leurs pensées.
Puis, sans préambule, Elric lui raconta tout ce qui s’était passé, et ce que le Dieu Mort lui avait dit, du moins ce dont il se souvenait. Il lui dit aussi combien cela l’avait troublé, et combien cela lui avait paru vraisemblable.
Lorsqu’il eut terminé, Sepiriz hocha pensivement la tête.
— Oh, oui, dit-il, Darnizhaan a dit vrai. Ou du moins, il a dit une grande partie de la vérité, telle qu’il la comprenait.
— Donc… nous cesserons tous d’exister, bientôt ? Ce sera comme si nous n’avions jamais respiré, pensé, lutté ?
— C’est probable.
— Mais pourquoi ? Cela me paraît injuste.
— Qui vous a dit que le monde était juste ?
Elric baissa la tête.
— C’est donc ce que je craignais. Il n’y a pas de justice.
— Mais si, dit Sepiriz, il y a une certaine justice, une justice qu’il faut tailler dans le chaos de l’existence. L’homme n’est pas né dans un monde de justice, mais il peut créer un tel monde.
— Cela pourrait me convaincre, dit Elric, mais à quoi servent tous nos efforts si nous sommes condamnés à mourir, et nos actions avec nous ?
— Ce n’est pas absolument exact. Quelque chose nous survivra : ceux qui nous suivront hériteront de ce que nous avons créé.
— Et que créerons-nous ?
— Une Terre libérée des principales forces du chaos.
— Vous entendez par là un monde libéré de la sorcellerie ?
— Pas entièrement, mais la sorcellerie et le Chaos ne domineront pas le monde de demain comme ils dominent celui-ci.
— Il n’est donc pas inutile de lutter pour cela, dit Elric avec soulagement. Mais quel rôle jouent les épées runiques dans cette entreprise ?
— Elles ont deux fonctions. D’abord, délivrer le monde des principales sources du mal…
— Mais elles sont elles-mêmes le mal !
— Précisément, on ne peut vaincre le mal que par le mal. Dans les temps à venir, les forces du bien pourront combattre celles du mal. Maintenant, elles ne sont pas encore assez fortes. Voilà le but à atteindre.
— Et leur seconde fonction ?
— C’est leur but final, et votre destinée. Je peux vous le dire maintenant. Je dois vous le dire, sinon vous vivrez votre destinée en aveugle.
— Alors, dites-le-moi, exigea Elric.
— Leur but ultime est de détruire ce monde.
Elric était stupéfait et consterné.
— Aurai-je donc un tel crime sur la conscience ?
— Ce n’est pas un crime, c’est un événement naturel. L’ère du Glorieux Empire, et même celle des Jeunes Royaumes, touche à sa fin. Le Chaos a formé cette terre et, pendant des éons, y a régné en maître. Les hommes furent créés pour mettre fin à son règne.
— Mais mes ancêtres étaient des adorateurs du Chaos !
— Je sais. Vous, et vos ancêtres, n’êtes pas vraiment des hommes, mais un type intermédiaire créé dans un but précis. Vous comprenez le Chaos comme les hommes ne le pourront jamais. Connaissant les qualités du Chaos, vous pouvez l’affaiblir, et vous l’avez déjà fait. Bien qu’ils fussent des adorateurs du Mal et du Hasard, les hommes de votre race furent les premiers à apporter un semblant d’ordre sur la Terre. Les hommes des Jeunes Royaumes ont consolidé votre œuvre. Mais le Chaos est encore trop fort. Les deux lames runiques, cet âge déjà plus ordonné et la sagesse combinée de nos deux races contribueront à créer les fondations de l’Humanité, dont l’histoire ne débutera que dans bien des millénaires. Des formes plus animales apparaîtront peut-être, pour évoluer de nouveau, mais ce sera dans un monde nettoyé des pires forces du Chaos, un monde dans lequel l’homme aura une chance. Nous, nous sommes condamnés, mais eux ne le seront peut-être pas.
— Voilà donc ce que Darnizhaan voulait dire en affirmant que nous n’étions que des pantins, et qu’en fait le rideau n’était pas encore levé…
Elric se sentait écrasé par le poids de sa responsabilité. Mais il l’acceptait, quoique sans joie.
— Voilà le but de votre existence, Elric de Melniboné, lui dit Sepiriz avec douceur. Votre vie vous semblait dénuée de sens, et vous n’avez cessé de chercher une raison d’être, n’est-ce pas vrai ?
— Oui, dit Elric avec un pâle sourire, j’ai passé bien des années à me tourmenter et à chercher.
— Il est bon qu’il en ait été ainsi, dit Sepiriz, car le Destin compte sur vous. C’est cette destinée que vous pressentiez au long de vos jours mortels, et elle doit s’accomplir dans des temps qui sont proches. Le monde s’obscurcit : la nature se révolte contre les abus des Seigneurs du Mal. Les océans entrent en ébullition et les forêts bougent ; mille montagnes crachent de la lave en fusion, le ciel s’emplit du hurlement coléreux des vents. Sur la face de la Terre, les guerriers sont engagés dans une lutte dont dépend en définitive le sort du monde, car elle est liée à des conflits opposants les Dieux entre eux. Sur ce seul continent, des femmes et des petits enfants meurent par millions sur des bûchers funéraires, et bientôt, cette guerre s’étendra aux autres continents. Bientôt, tous les hommes auront choisi leur camp et le Chaos, grâce à l’aide surnaturelle dont il bénéficie, sortirait vainqueur de cette lutte, s’il n’y avait vous, Elric et les deux épées.
» Certes, si la loi gagne… cela signifiera le déclin et la mort de ce monde. Mais si le Chaos gagne, le tourment de la terre assombrira l’air, le vent sera empli des cris des mourants, une atroce misère régnera sur un monde livré à la magie noire et à la haine impie. Mais vous, Elric, vous et votre épée, pouvez empêcher cela. Il le faut !
— Alors, qu’il en soit ainsi, dit Elric en se levant. Et s’il faut agir, agissons vite et bien !
— Allez, ami, dit Sepiriz. Allez lever des armées contre Pan Tang. C’est par là que nous devons commencer. Ensuite, il vous faudra accomplir le reste de votre destin.
— Quoi qu’il en soit, je serai heureux de lever ces armées, car j’ai une dette envers le Théocrate.
— Faites vite, car chaque instant qui passe affermit le nouvel empire des conquérants.
— Adieu, Sepiriz. Je sais que nous nous reverrons bientôt ; et j’espère que ce sera en des jours plus calmes.
Ils reprirent tous trois la route de l’est, vers la côte de Tarkesh où ils espéraient trouver un navire qui leur ferait traverser en secret la Mer Pâle, vers Ilmiora, d’où ils gagneraient Karlaak près du Désert des Larmes.
Insouciants du danger, ils chevauchèrent à travers un pays ravagé par la guerre, écrasé sous le talon de deux monarques ténébreux aidés par les Puissances du Chaos.
— Nous n’aurons guère de temps à nous, dit Zarozinia en souriant à son mari, mais un amour comme celui dont tu as fait la preuve ne nécessite sans doute pas de vivre toujours l’un près de l’autre.
— Sans doute est-ce mieux ainsi, dit Elric avec une trace de tristesse dans la voix.
— Avant tout, cousin, cria Dyvim Slorm alors qu’ils arrivaient au sommet d’une colline et découvraient la plaine de Toraunz, jadis verdoyante, maintenant noyée sous une épaisse fumée noire, avant tout et quoi qu’il arrive, nous devons nous venger de ces deux-là !
— Oui, dit Elric en regardant de nouveau Zarozinia, qui garda les yeux baissés. Elle parla peu pendant le reste du voyage.
De Tarkesh à Myyrrhn, les pays occidentaux étaient entre les mains des serviteurs du Chaos. Était-ce là que prendrait place le conflit ultime qui déciderait si l’avenir serait dominé par le Chaos ou par la loi ? Les forces de la Loi étaient faibles et disséminées. Ou bien était-ce le paroxysme final des grands Seigneurs du Mal ? Les armées décideraient du sort d’une partie du monde. Les pays gémissaient dans le tourment de ce conflit sanglant.
Quelles autres forces Elric aurait-il à combattre avant d’accomplir sa destinée et de détruire le monde qu’il connaissait ? Quoi d’autre encore, avant que sonne la trompette du destin… pour proclamer quoi dans la nuit ?
Sepiriz, sans doute, le lui dirait lorsque le moment serait venu.
Mais en attendant, des tâches matérielles les attendaient : il fallait préparer les pays de l’Est à la guerre, demander l’aide des Seigneurs de la Mer des Cités Pourpres, rassembler les rois du Sud pour attaquer le continent occidental. Tout cela prendrait du temps.
Une partie de l’esprit d’Elric se réjouissait qu’il eût tant de temps devant lui, car il hésitait à accomplir cette lourde destinée qui causerait la fin de l’Ère des Jeunes Royaumes, et chasserait de la mémoire des hommes le souvenir de l’Ère du Glorieux Empire que ses ancêtres avaient dominé dix mille années durant.
Enfin, la mer parut devant eux, roulant ses vagues tourmentées vers un horizon déchaîné. Elric entendit le cri des mouettes et respira avec délices l’air vif et salé.
Poussant un féroce cri de joie, il serra les flancs de son cheval et s’élança au grand galop vers la mer…